15 September 2009 : Le Temps
Trois cents jours après l’élection de Barack Obama, les efforts du président des Etats Unis pour relancer les divers dossiers de politique étrangère dont il a hérité se heurtent à une série d’obstacles. Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller de Jimmy Carter, qui a également participé à la campagne d’Obama, s’en est expliqué à l’ouverture de l’Examen stratégique mondial organisé chaque année à Genève par l’Institut international d’études stratégiques de Londres (IISS).
D’emblée, Obama a cherché à renouer avec la tradition d’une diplomatie américaine libérale et favorable à la coopération internationale. Il convenait de redresser l’image désastreuse que la ligne suivie par son prédécesseur avait laissée dans l’opinion publique mondiale. Il tenait également à reprendre en main les thèmes d’importance planétaire négligés par l’administration Bush, le changement climatique ou la prolifération nucléaire, et à les traiter au sein d’organisations internationales, à commencer par l’ONU. Il a redimensionné la lutte contre le terrorisme et rejoint le Conseil des droits de l’homme.
En mettant l’accent sur la politique étrangère dès les premiers jours de son mandat, Obama a démontré à quel point c’était là un engagement personnel, dicté par ses expériences, sa vision de la place de l’Amérique dans le monde, sa perception des besoins du pays. Il a fixé ses priorités: réconciliation avec l’Islam, paix équilibrée au Proche-Orient, les Etats-Unis jouant le rôle d’honnête intermédiaire; volonté d’entamer sérieusement des négociations avec l’Iran; amélioration des relations avec la Fédération de Russie, en commençant par des pourparlers sur le niveau d’armement nucléaire; partenariat stratégique renforcé avec la Chine; rétablissement de relations de confiance avec tous les Etats d’Amérique latine; démarche progressive vers le désarmement nucléaire complet; renforcement des liens transatlantiques.
Assumant lui-même la direction stratégique de sa politique, s’appuyant sur son sens de l’histoire, il pilote la politique étrangère depuis la Maison-Blanche. Il s’est entouré d’une équipe versée dans les problèmes internationaux – le vice-président, Joe Biden, son conseiller pour la sécurité, le général Jim Jones qui est à la tête d’un secrétariat de deux cents personnes, le plus grand effectif jamais réuni dans ce service. Tandis que la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton se concentre davantage sur les grands problèmes mondiaux que sur les équilibres géostratégiques, Obama peut également compter sur ses deux plus proches collaborateurs, David Axelrod et Rahm Emanuel.
Mais s’il ne fait pas de doute que l’impulsion vient du président lui-même, les exigences écrasantes de sa haute fonction l’empêchent d’être autre chose qu’un «stratège à temps partiel»: il n’a pas le temps de surveiller la mise en œuvre de sa politique étrangère, l’exposant au risque de blocages, de dérives bureaucratiques ou idéologiques, ou encore d’interférences avec la politique intérieure… Ceux qui sont chargés de réaliser ses objectifs sont tentés par une démarche progressive, perdant de vue la perspective à long terme. Brzezinski met en cause le caractère parfois provincial des débats au Congrès, soumis à l’influence de différents lobbies, et qui tend à s’opposer au président ou à lui imposer ses vues. La démagogie – campagnes de haine, attaques personnelles, menaces de toute sorte –, les connaissances lacunaires du public dans le domaine de la géographie et de l’histoire se combinent pour freiner le président. En conséquence, le président a dû faire son deuil de la collaboration bipartisane en politique étrangère comme c’est le cas par exemple dans la politique de santé.
De plus, l’approche d’Obama ne peut pas venir à bout à elle seule de difficultés inhérentes à la nature des problèmes qu’il a empoignés. Au Moyen-Orient, l’administration Obama est obligée de composer avec des partenaires qui lui tiennent la dragée haute au lieu de dynamiser le processus de paix ambitieux qu’il a esquissé. Les Iraniens, auxquels il a indiqué son désir de négociations sérieuses, n’entrent que partiellement dans ses vues, et le sort des propositions Obama est incertain. Pour ce qui est de l’Afghanistan, Brzezinski affiche son scepticisme: l’Alliance a repris Kaboul en 2001 avec 300 hommes, or il y en a aujourd’hui 100 000, presque autant qu’à l’époque de l’occupation soviétique… Il faut éviter de reproduire les conditions d’enlisement qui ont conduit au retrait des Soviétiques. L’Alliance doit prendre ses responsabilités.
Mais c’est peut-être dans la politique à l’égard de la Russie que la déconvenue peut survenir le plus rapidement, selon les propos tenus par une autre participante au débat, Mme Antonenko, responsable du département Russie à l’IISS. Obama croyait pouvoir «redémarrer» la relation avec la Russie, en renonçant à inclure l’Ukraine et la Géorgie dans l’OTAN ou à installer des missiles en Europe centrale. Mais Poutine n’est pas disposé à rendre la pareille, par exemple sur l’Iran: Obama n’a pas suffisamment fait ses preuves. Et, de toute façon, la Russie préfère le statu quo dans nombre de situations, et l’antagonisme réel ou supposé avec les Américains sert ses intérêts de politique intérieure.