MENACEL'année 2008 sera l'année de tous les dangers pour la paix dans le monde. C'est ce que prédit l'analyste François Heisbourg, qui vient d'ouvrir à Genève une réunion de stratèges mondiaux.
Les membres de l'International Institut for Strategic Studies (IISS) sont réunis à Genève jusqu'à dimanche, à l'Hôtel Intercontinental, pour dresser la carte des conflits qui menacent la paix et la sécurité à travers le monde. A la veille de la présentation au Congrès américain du très attendu rapport Petraeus sur la guerre en Irak, les travaux de l'IISS colleront largement à l'actualité. L'un des groupes de travail est composé de militaires américains et britanniques. Il sera donc beaucoup question du Proche- Orient. Le Français François Heisbourg, qui préside l'IISS et le Geneva Centre for Security Policy, décrit une situation inédite qui fait planer de lourdes incertitudes sur l'issue des conflits en cours.
Comment les Etats- Unis peuvent-ils se sortir du bourbier irakien?
Il n'y a pas de bonne sortie. Aujourd'hui, on est dans une logique qui est au mieux une logique de limitation des dégâts. Les conséquences sont d'ores et déjà très lourdes sur le plan stratégique pour les Etats- Unis. J'ai écrit par le passé que j'étais contre cette guerre. L'analyste que je suis est aujourd'hui très impressionné par l'ampleur de la catastrophe. Et notamment les répercussions sur la population. Il y a eu deux millions de personnes déplacées, des sunnites. On est en plein nettoyage ethnique.
Quels sont les changements fondamentaux engendrés par ce conflit?
Désormais, la place des Etats- Unis est remise en cause. L'Amérique se retrouve dans une situation qui est bien plus inconfortable que celle qui était la sienne à l'issue de la guerre du Vietnam. Il y a eu quinze fois plus de soldats morts au Vietnam qu'en Irak, mais les conséquences stratégiques ne sont pas les mêmes. Le Vietnam, c'était un conflit secondaire dans un contexte de guerre froide. L'Irak, c'était la bataille primordiale. Sur le plan stratégique, c'est donc dramatique.
Qui sort gagnant?
Paradoxalement, l'Iran, vieil ennemi des Etats- Unis, est le seul grand vainqueur de la guerre en Irak. Et maintenant, on se demande jusqu'où va aller l'Iran concernant le nucléaire et quelles seront les réactions des Etats- Unis et d'Israël. Cela risque de déboucher sur la situation envisagée par Nicolas Sarkozy. Je cite ce qu'il a dit: «Si les efforts pour encourager l'Iran de respecter ses obligations n'étaient pas suivis d'effets, on risque de se trouver face à une alternative catastrophique entre la bombe iranienne et le bombardement de l'Iran. »
Est-ce à dire que le vrai sujet d'inquiétude dans le monde aujourd'hui, c'est l'Iran?
L'affaire iranienne va nous hanter tout au long de l'année 2008. Mais de façon plus générale, c'est le risque de convergence entre les quatre grands conflits du Moyen- Orient (Iran, Irak, Liban et Israël) qui est une menace.
La situation est la plus inquiétante que nous connaissions depuis la guerre de 1973. Et alors même que la croissance économique est historiquement très élevée dans le monde.
Dans ce contexte, comment faut-il interpréter le rapprochement entre la France et les Etats- Unis?
C'est d'abord une affaire de génération. Nicolas Sarkozy a vingt ans de moins que Chirac. Il n'a joué aucun rôle durant la crise irakienne. Il a les mains dégagées pour ne pas rester enfermé dans une crispation. Il y a aujourd'hui aux affaires en France des gens qui n'ont pas été socialisés en buvant le lait du gaullisme. Bernard Kouchner (1), qui n'a jamais été pro- Saddam, est bien placé pour parler de l'après- Saddam avec l'Irak. Quels qu'aient été les désaccords, les Etats- Unis et les Européens doivent continuer à travailler ensemble.
Note: (1) Bernard Kouchner,qui devait participeraux travaux de l'
IISS, a annulé son déplacement en raison d'un emploi du temps trop chargé.