Le secrétaire américain à la défense, Robert Gates, vient de terminer une tournée en Asie qui l'a mené à Pékin, à Séoul et à Tokyo, où il a plaidé pour le renouvellement de la mission navale japonaise. " Nous sommes une puissance asiatique, avec des intérêts importants dans la région ", affirmait le même Robert Gates en juin, devant une assemblée d'experts de la défense et de la diplomatie asiatiques et occidentaux, réunis à Singapour au sein du Shangri-La Dialogue. Si M. Gates jugeait utile de faire cette mise au point, c'est que beaucoup en doutent. L'idée qui domine en Asie, c'est que la guerre en Irak et l'obsession américaine de la " guerre contre la terreur " ont monopolisé les forces et l'énergie des Américains, faisant passer à l'arrière-plan les autres pans de la diplomatie américaine. " Certains laissent entendre que nous avons négligé l'Asie, a reconnu le secrétaire à la défense. En fait, nous sommes plus impliqués que jamais. " Malheureusement pour lui, deux mois plus tard, sa collègue du département d'Etat, Condoleezza Rice, annulait au dernier moment sa participation au Forum régional asiatique à Manille en raison d'occupations plus pressantes au Proche-Orient, et le président Bush faisait savoir qu'il ne viendrait pas à un sommet avec les pays d'Asie du Sud-Est prévu en septembre. Là, les amis asiatiques de l'Amérique, d'ordinaire assez compréhensifs, étaient carrément vexés.
Pendant sa première campagne électorale présidentielle, en 2000, le candidat George W. Bush fut interrogé sur la politique étrangère au cours d'un débat télévisé. Disons-le : ce n'était pas son fort. " Qui est le président du Pakistan ? ", lui demanda le journaliste. Bush fils, dont le père avait perdu face à Bill Clinton huit ans auparavant parce qu'il était meilleur en politique étrangère qu'en économie, eut soudain l'air embarrassé de l'écolier qui n'a pas révisé sa leçon. " C'est un général, parvint-il quand même à articuler, le sourcil froncé par la concentration. Il vient d'être élu. Euh... Enfin, il a pris le pouvoir. Mais il va sans doute stabiliser le pays. "
Mu-sha-rraf. Sept ans plus tard, George Bush n'est pas près d'oublier ce nom-là, pas plus que le général n'est près de stabiliser son pays, malgré les 10 milliards de dollars que lui ont versés les Etats-Unis depuis 2001 au nom de la " guerre mondiale contre le terrorisme ". Car les attentats du 11-Septembre et la guerre en Afghanistan ont transformé le général Musharraf en meilleur ami de Washington dans la région. Ami imparfait, certes, mais maillon essentiel du dispositif anti-Al-Qaida. Les revendications démocratiques de l'opposition pakistanaise ont placé l'administration Bush dans une position délicate : comment continuer à soutenir ce maillon essentiel de la lutte antiterroriste sans négliger la promotion de la démocratie, qui est aussi, théoriquement, un maillon essentiel de la doctrine Bush ?
La crise pakistanaise s'ajoute à une longue liste de déconvenues pour la politique américaine en Asie, qui ferait presque oublier le succès des négociations sur la Corée du Nord. Le grand voisin du Pakistan, l'Inde, est en train de remettre en question l'accord de coopération nucléaire indo-américain, parce que le premier ministre, Manmohan Singh, ne veut pas risquer de faire éclater sa fragile coalition parlementaire avec la gauche pour sauver l'amitié avec les Etats-Unis. Cet accord était présenté à Washington comme historique dans les relations avec l'Inde, face à l'ascension du géant chinois.
Plus à l'est, au Japon, le gouvernement a fait faire demi-tour aux navires qui assuraient depuis 2001 le soutien et l'approvisionnement en carburant de la flotte américaine dans l'océan Indien. Cette mission, hautement symbolique pour un pays pacifiste par le soutien diplomatique qu'elle fournissait à la politique américaine de lutte contre le terrorisme, est en péril en raison de l'opposition du Parti démocrate du Japon. A New Delhi comme à Tokyo, c'est l'impopularité de l'équipe Bush qui a mis en difficulté, sur le plan intérieur, des gouvernements favorables à une collaboration avec Washington.
Le secrétaire américain à la défense, Robert Gates, vient de terminer une tournée en Asie qui l'a mené à Pékin, à Séoul et à Tokyo, où il a plaidé pour le renouvellement de la mission navale japonaise. " Nous sommes une puissance asiatique, avec des intérêts importants dans la région ", affirmait le même Robert Gates en juin, devant une assemblée d'experts de la défense et de la diplomatie asiatiques et occidentaux, réunis à Singapour au sein du Shangri-La Dialogue. Si M. Gates jugeait utile de faire cette mise au point, c'est que beaucoup en doutent. L'idée qui domine en Asie, c'est que la guerre en Irak et l'obsession américaine de la " guerre contre la terreur " ont monopolisé les forces et l'énergie des Américains, faisant passer à l'arrière-plan les autres pans de la diplomatie américaine. " Certains laissent entendre que nous avons négligé l'Asie, a reconnu le secrétaire à la défense. En fait, nous sommes plus impliqués que jamais. " Malheureusement pour lui, deux mois plus tard, sa collègue du département d'Etat, Condoleezza Rice, annulait au dernier moment sa participation au Forum régional asiatique à Manille en raison d'occupations plus pressantes au Proche-Orient, et le président Bush faisait savoir qu'il ne viendrait pas à un sommet avec les pays d'Asie du Sud-Est prévu en septembre. Là, les amis asiatiques de l'Amérique, d'ordinaire assez compréhensifs, étaient carrément vexés.
LA CHINE COMBLE LE VIDE
George Bush a essayé de rattraper le coup à Sydney, en septembre, au sommet de l'APEC (Coopération économique des pays d'Asie-Pacifique). La preuve que vous êtes des amis très proches, a-t-il lancé en substance aux dirigeants d'Asie du Sud-Est réunis avec lui, c'est que je vous invite tous à Crawford. Personne ne doute de l'attrait que présente un week-end dans le ranch présidentiel texan pour des chefs d'Etat et de gouvernement d'Asie, sans parler de leurs épouses, mais l'invitation qui, accessoirement, s'applique aussi au numéro un birman, ne semble pas avoir soulevé un enthousiasme délirant. On dit même que le président indonésien, Susilo Bambang Yudhoyono, dit " SBY ", l'aurait trouvée un peu saumâtre.
Tout cela serait piquant s'il ne s'agissait que de froissements d'ego. Mais l'absence d'engagement et de créativité américaine en Asie a des conséquences. En Birmanie, la rigidité de la politique des sanctions a privé Washington de leviers sur la junte militaire ; c'est aujourd'hui vers la Chine que la communauté internationale se tourne pour faire pression sur la Birmanie, pas vers les Etats-Unis. Et en Asie du Sud-Est, c'est aussi la Chine qui comble le vide diplomatique laissé par l'administration Bush. Une offensive de charme de Pékin, doublée d'intérêts économiques évidents de part et d'autre, a renforcé le poids de la Chine en Asie du Sud-Est auprès de pays pourtant très demandeurs de liens étroits avec les Etats-Unis, surtout en matière de sécurité.
" L'Indonésie et le Pakistan sont vitaux pour vaincre le terrorisme ", a rappelé Robert Gates. C'est bien ce que l'on reproche ici aux responsables américains : tout voir à travers le prisme du terrorisme. Beaucoup d'Asiatiques ont aussi envie de parler d'environnement, de changement climatique, de coopération économique, de commerce. En deux mots, de soft power.
POST-SCRIPTUM. Alerte aux UV. Quelques lecteurs nous signalent qu'un engouement pour le bronzage, certes marginal mais réel, est en train de défier le culte de la pâleur en Chine et au Japon, essentiellement chez les jeunes branchés. Cette tendance bronzage est à rapprocher de récentes statistiques révélant une augmentation des cancers de la peau en Corée du Sud et à Hongkong, que les dermatologues attribuent à la popularité croissante des bains de soleil et des activités en plein air. En cette fin d'été, les plages de Hongkong sont d'ailleurs encore noires de monde. Heureusement, on est toujours loin en Asie des taux de cancer de la peau enregistrés aux Etats-Unis, en Europe ou en Australie. Et les fabricants de crèmes blanchissantes ont encore de beaux jours devant eux.
Sylvie Kauffmann