28 October 2009: Le Monde
Curieux, tout de même, ces travaillistes britanniques ! Cela fait treize ans qu'ils sont au pouvoir, sans jamais avoir manifesté de tropisme particulier pour l'Union européenne. Et voilà qu'en fin de parcours, la veille d'une probable victoire des conservateurs au prochain scrutin législatif, ils sont saisis d'une crise d'europhilie aiguë comme le royaume n'en a jamais connu.
Le plus gravement atteint est le jeune et brillant secrétaire au Foreign Office, David Miliband. Déjà, au congrès du Labour, le mois dernier, il avait dit toute sa foi dans l'Union européenne. Lundi 26 octobre, il est allé plus loin. Dans un discours important, il a relégué au deuxième plan ce qui était depuis toujours le pilier numéro un de la politique étrangère britannique : la relation privilégiée avec les Etats-Unis. M. Miliband, qui pourrait être appelé à diriger le Labour, lui substitue une autre priorité : l'Europe, plus exactement la nécessité absolue pour les Européens de développer une politique étrangère commune.
Pourquoi ? Parce que, dit M. Miliband, l'alternative pour les Vingt-Sept serait d'être condamnés à assister impuissants à la montée d'un monde dominé et façonné par le G2, c'est- à-dire par ce couple à la relation économique et stratégique essentielle que forment la Chine et les Etats-Unis. Sort peu enviable et auquel l'Europe n'échappera qu'en existant davantage en acteur indépendant sur la scène internationale.
Très juste et très bien dit. On applaudit M. Miliband des deux mains. On s'en voudrait de lui prêter des arrière-pensées immédiatement politiques, comme celle de vouloir, avec ce discours, favoriser la candidature de Tony Blair à la présidence du Conseil européen, voire la sienne pour le poste de haut représentant de l'Union pour la politique extérieure. Ce qui compte, c'est le fond : c'est qu'un Britannique de 44 ans ait tenu ces propos.
Seulement voilà, ils viennent bien tard, too late... Hormis le coup de pouce important donné à l'Europe de la défense par Tony Blair et Jacques Chirac en 1998 à Saint-Malo, les travaillistes n'ont jamais manifesté le moindre euro-enthousiasme depuis leur retour au pouvoir. Et le discours de rupture de M. Miliband est prononcé à quelques mois d'une vraisemblable victoire des tories aux prochaines législatives. M. Miliband sera alors remplacé au Foreign Office par William Hague, qui, lui, est en proie à une europhobie quasi pathologique. Et qui menace les Vingt-Six de représailles s'ils choisissaient M. Blair pour présider l'Union !